Démocratie et Fraternité

par André Duval

 « Une démocratie doit être une fraternité ; sinon, c’est une imposture. »

Antoine de Saint-Exupéry

Lors de la dernière réunion du Cercle Germaine de Staël, la discussion a porté sur la situation post électorale aux Etats-Unis. La peur que le résultat ne soit pas définitif était largement majoritaire. Or il me semble personnellement que la victoire est revenue à la fraternité et que celle-là ne peut, quoi que puisse faire Donald Trump, lui être reprise.

Montesquieu distingue trois types de gouvernement selon leur nature : « Celle du républicain est que le peuple en corps […] y ait la souveraine puissance, celle du gouvernement monarchique que le prince y ait la souveraine puissance mais qu’il l’exerce selon des lois établies, celle du gouvernement despotique qu’un seul y gouverne selon ses volontés et caprices »[1]. Il ajoute : « Il ne faut pas beaucoup de probité pour qu’un gouvernement monarchique ou un gouvernement despotique se maintiennent et se soutiennent. Mais dans un état populaire, il faut un ressort de plus, qui est la vertu ». Notre philosophe craint surtout la corruption.

Saint-Exupéry y ajoute une condition. « On peut analyser ces types de gouvernement au travers du système de communication. Si dans les deux derniers les injonctions vont du haut vers le bas, dans le premier, celui de la démocratie, la communication est d’abord transversale, entre personnes égales et libres ». Elle n’existe réellement que si chacune d’elles est prête à s’enrichir des pensées, des idées des autres et à réfléchir ensemble à ce que pourrait être le bien commun qui est la finalité de la démocratie. Cette ouverture aux autres c’est, à mon avis, la fraternité. Les individus enfermés dans leurs propres intérêts ne peuvent s’entendre et ne communiquent plus, il ne leur reste qu’à faire confiance à un gourou, à une idole.  

Je voudrais citer une petite expérience vécue dans le cadre d’une communauté villageoise en France. De manière informelle, une assemblée réunit dans un café toute une partie du village pour discuter des projets à venir. D’un coin de la salle, on lance une proposition : la construction d’une salle communale. Le projet est discuté et adopté par consensus. Les semaines suivantes il est, comme il se doit, repris officiellement en conseil municipal, étudié avec un architecte et sont pris en compte le coût, les aides possibles, la participation bénévole de la population. Et lors de la réalisation, un nombre important de personnes participent à sa réalisation. Il n’était pas rare de voir le samedi une vingtaine de volontaires qui pour creuser, qui pour brasser le béton ou couler une dalle… Ce fut une œuvre collective.

Peut-être certains lecteurs de cet article seront surpris que Carlos Ghosn soit cité dans ce contexte mais ça n’en est que plus démonstratif. Dans son dernier livre[2], il écrit : « Néanmoins, je suis persuadé que toute entreprise humaine, économique mais aussi politique ne peut durer que si elle est capable d’associer. Ceux qui y contribuent doivent être associés ».

Pour revenir à notre sujet, l’élection américaine, la liesse manifestée lors de l’annonce de la victoire de Joe Biden était si visible qu’elle ne pouvait être que le résultat d’une action collective acquise grâce à un large consensus et l’achèvement d’un bien commun dans une ambiance de sincère fraternité. La différence d’attitude entre les « gagnants » et les « perdants » étaient évidente, non pas du fait de la satisfaction des uns et la déception des autres, mais parce que pour les uns c’était l’unité qui primait alors que pour les autres tout était centré sur un seul homme.

On peut rêver : à supposer que les Chinois aient pu observer ces manifestations de joie et cette amitié partagée, il ne fait pas de doute que, partant du système despotique qui les gouverne, ils ont envié cette démocratie américaine qui, avec toutes ses imperfections, a pu associer une si large population à un projet commun et à son succès partagé.


[1] Montesquieu, de l’esprit des lois, livre III, chapitre III, Ed. Hachette, 2020.

[2] Ghosn, C. & Riès, Ph. (2020). Le Temps de la Vérité. Grasset : Paris. P. 383

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