La détérioration de la santé nourrit-elle le populisme… et réciproquement?

Par Bernard Chataigner

Les élections américaines nous ont surpris par l’importance du vote en faveur de Donald Trump: plus de 73 millions de voix avec un taux de participation de 66,6%. Jamais un candidat républicain n’avait obtenu autant de voix! Ce résultat renforce mon questionnement qui est ancien : dans une démocratie, qui vote pour ce type de candidat et pourquoi?  

Les articles de ce blog sont consacrés de manière variée et pertinente aux processus qui engendrent et perpétuent le national-populisme plus souvent vu du côté des « chefs », moins du côté du « peuple » qui suit et soutient, sans que l’on sache très bien lequel des deux crée et permet à l’autre d’exister… à l’image de la poule et de l’œuf. Cette question en cache au fond deux autres. La première est : pourquoi les démocraties actuelles ne trouvent-elles pas de réponse appropriée aux doutes et questionnements de ce « peuple », oserais-je dire à sa souffrance? Seconde question qui en découle: quelle(s) orientation(s) pour y remédier avant un basculement possible vers une démocratie illibérale?

Dans un article du journal Le Monde du 9/11/2020[1], le géographe Jacques Lévy nous propose quelques éléments de réponse à travers l’analyse de ce scrutin. Il y décrit l’Amérique « bleue », celle qui bouge, dans les deux sens du terme : « …on y définit son identité dans le mouvement environnant, mais aussi dans le changement de soi, par l’acquisition permanente de nouvelles capacités personnelles. Au contraire, l’électorat de Donald Trump cherche à résister au tourbillon du monde en défendant pied à pied des acquis menacés… ». Ainsi Donald Trump a-t-il réussi à fédérer la droite conservatrice et ceux qui ne voient dans le monde d’aujourd’hui qu’une menace radicale à leur existence. « …en comparaison de l’adhésion traditionnelle au Parti républicain, Trump représente ce basculement vers une psychopolitique faite d’angoisse et de ressentiment. »

Deux économistes de l’université de Princeton, Anne Case et Angus Deaton nous permettent d’approfondir les raisons probables de cette évolution en se focalisant sur les problèmes de santé des américains dont l’espérance de vie – seul exemple parmi les pays développés – diminue depuis quelques années. Des raisons qui prennent une grande importance en ces temps troublés de pandémie: « L’augmentation de la mortalité chez les quadragénaires blancs va de pair avec une hausse de la morbidité, notamment la détérioration de la santé physique et mentale, et d’une augmentation des douleurs chroniques », (publié dans « Proceedings of the National Academy of Sciences » citée par Stéphane Foucart dans sa chronique du journal Le Monde du 9/11/20[2]). Ainsi, « … les maladies chroniques nourrissent le désespoir, le désespoir la rancœur, et la rancœur est certainement l’un des carburants de la popularité du 45e président des Etats-Unis ». C’est notamment ainsi que se nouent les relations entre niveau de santé et populisme.

« Qui meurt ? Quand ? Pourquoi ? » Ces trois questions, que pose Stéphane Foucart dans sa chronique  éclairent d’un autre œil l’état d’une société plus que les grands indicateurs économiques. Or cette grille d’analyse utilisée dans le débat public ne dit rien de la difficulté à vivre « …avec une maladie chronique, de l’érosion du lien social, de la destruction de l’environnement, de l’impossibilité d’entrevoir un avenir serein pour ses enfants… « .

A ce point de mes réflexions, le hasard m’a permis d’écouter l’économiste Éloi Laurent à propos de la sortie de son dernier livre[3], bien synthétisé par son éditeur:  » Éloi Laurent soutient que l’espérance de vie et la pleine santé doivent devenir nos boussoles communes dans ce nou­veau siècle, permettant de nous orienter les yeux grands ou­verts dans un monde où bien-être humain et vitalité des écosystèmes sont irrémédiablement entrelacés et projetés ensemble à toute allure dans une spirale de plus en plus vi­cieuse qu’il nous faut à tout prix inverser. Être prospère au­jourd’hui, c’est se donner les moyens de garantir la poursuite de l’aventure humaine dans vingt ou trente ans. Être pros­père, c’est donc d’abord être en bonne santé.

En se laissant guider par une pleine santé accordant toute leur place aux écosystèmes qui nous font vivre, il devient possible de réorienter nos systèmes économiques pour donner un sens parta­gé à la transition écologique : une transition aussi bien indivi­duelle que collective, personnelle que relationnelle, biologique qu’écologique. Une transition instinctive, sensuelle et viscérale. Par ce sens retrouvé, aux antipodes d’indicateurs économiques qui ne disent plus rien à personne, la pleine santé a le pouvoir d’apaiser, de guérir, de réparer. »

Santé plutôt qu’économie ? Serait-ce la voie à prendre pour nos démocraties en réponse à ma question initiale au sujet des orientations possibles pour résister à une évolution vers le national-populisme? Autrement dit, pourquoi ne pas utiliser les indicateurs de santé pour imaginer des stratégies qui répondent au plus près aux souffrance du « peuple », à leurs besoins plutôt qu’à leurs envies? Lutter contre les maladies chroniques, le désespoir, la rancœur, et donc le populisme ? Et c’est un économiste qui nous le suggère! Alors REVONS !  Et au-delà du rêve, posons-nous la question – à notre échelle individuelle et collective (ce blog?) – de comment nous pouvons y contribuer.


[1] https://journal.lemonde.fr/data/1114/reader/reader.html?xtor=EPR-32280632-[jelec]-20201107-[cta_lire]#!preferred/0/package/1114/pub/1502/page/32/alb/84458

[2] https://journal.lemonde.fr/data/1114/reader/reader.html?xtor=EPR-32280632-%5bjelec%5d-20201107-%5bcta_lire%5d#!preferred/0/package/1114/pub/1502/page/33/alb/84465

[3]  » Et si la santé guidait le monde ? L’espérance de vie vaut mieux que la croissance » Édition Les Liens Qui Libèrent, 192 pages, 15,50€, paru le 4 novembre 2020

2 Replies to “La détérioration de la santé nourrit-elle le populisme… et réciproquement?”

  1. Gerry Rodgers dit : Répondre

    Cette idée que la pandémie est à l’origine d’une inversion de la hiérarchie des valeurs entre économie et santé, et donc des priorités politiques, est également avancée par Robert Boyer dans son livre sur « Les capitalismes à l’épreuve de la pandémie », qui a été résumé par Janine Rodgers dans « La vie du cercle ». En particulier « …la Covid-19 a rappelé que la préservation de la santé était une précondition de la prospérité économique et qu’une finance de marché sans activité économique était un oxymore. La santé est passée avant l’économie. »
    Boyer, R. (2020) : Les capitalismes à l’épreuve de la pandémie. Paris : La Découverte, 200 p.

  2. CHATAIGNER Bernard dit : Répondre

    Pour prolonger cette réflexion sur Santé vs Économie, on peut aussi jeter un regard sur une époque qui n’est pas si lointaine. Au sortir de la deuxième guerre mondiale, Français et Anglais s’étaient donnés comme objectif un « État de bien-être », assurant le plein emploi mais aussi la redistribution et, si la santé n’était pas citée comme indicateur, ils y incluaient aussi l’accès aux biens sociaux. Les Allemands s’y opposèrent de peur de l’apparition d’un état autoritaire (on peut les comprendre!), mais aussi, un peu plus tard, un groupe d’économistes néolibéraux, derrière Milton Friedman, à partir des années soixante-dix, en s’appuyant sur les thèses de Walter Lippmann, théoricien des thèses du néolibéralisme (STIEGLER Barbara; « Il faut s’adapter / Sur un nouvel impératif politique »; Ed. Gallimard, coll. NRF; 2019; 336p). En réaction au Keynésianisme de l’après 1945 ils affirmaient que l’économique et le social devaient être séparés. Dès le début des années quatre-vingt, Ronald Reagan et Margaret Thatcher mettront ces préceptes en application. Ils seront suivis par les démocrates américains et la plupart des gouvernements européens, sociaux démocrates inclus.
    Gageons que la pandémie mondiale que nous vivons actuellement, en miroir aux années qui ont suivi la deuxième guerre mondiale (même si les conséquences ne sont en rien comparables), contribue à l’élaboration de nouveaux objectifs autour de la santé, de l’environnement et de l’éducation. Et ainsi freine la propension de certaines franges de la population à suivre des leaders illibéraux.

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